PEREC, Georges, La disparition, Gallimard, L'imaginaire, Paris, 1969.
La disparition de Georges Perec

par Pascal Tremblay

Intrigue

   Une série de disparitions et de morts suspectes, dont celle d'Anton Voyl, pousse un groupe de gens à enquêter sur l'affaire.

Note

   Il est à noter que le présent roman est un lipogramme en «E». C'est-à-dire qu'il a été écrit sans que soit utilisée la lettre «E». L'histoire n'est donc pour le lecteur qu'un prétexte, puisque la majeure partie du travail, et la plus intéressante, se situe au niveau métatextuel. Le résumé qui sera fait ici n'est donc pas très représentatif de l'oeuvre, puisque celle-ci ne met pas au premier plan la diégèse. Veuillez donc prendre note que le présent résumé n'est qu'ici à titre purement indicatif. La seule et véritable façon d'aborder l'oeuvre, c'est de la lire.

Résumé

I - Anton Voyl

1 - Qui d'abord a l'air d'un roman jadis fait où il s'agissait d'un individu qui dormait tout son saoul

   Anton Voyl n'arrive pas à dormir, et ce, de plus en plus fréquemment. Lorsqu'il consulte un médecin, il apprend qu'on devra l'opérer. Il se résigne à subir l'opération, mais il prend conscience qu'il ne dort pas davantage. Toutefois, il souffre moins.

2 - Où un sort inhumain s'abt sur un Robinson soupirant

   Voyl maigrit de plus en plus et ne dort toujours pas. Il se surprend même à se comparer à Ismaïl, personnage d'un roman d'Honorio Bustos Domaicq, dont l'histoire nous est brièvement racontée.

3 - Dont la fin abolit l'immoral futur papal promis à un avorton contrir

   Anton Voyl se met à écrire son journal personnel et petit à petit développe l'idée d'un roman à propos d'Aignan, un personnage qui, chassé comme tous ses frères, finit par disparaître.

4 - Où nonobstant un «Vol du Bourdon» il n'y a pas d'allusion à Nicolas Rimsky-Korsakov

   Anton Voyl disparaît mystérieusement. Il laisse une note à chacun de ses amis, laquelle laisse entendre un suicide malgré un étrange post-scriptum: «Portons dix bons whiskys à l'avocat goujat qui fumait au zoo».

...

6 - Qui au sortir d'un Corpus compilant nous conduira tout droit au zoo

   Amaury Conson, un ami de Voyl, va fouiller le logis de ce dernier, à la recherche d'indices quelconques pouvant l'aider à résoudre son étrange disparition. Il y trouve maints manuscrits, entre autres sur le français, la philosophie, les mathématiques, l'anglais, les us primitifs, les animaux et les patois sarrois. Par la suite, Conson va rencontre Ottaviani, un inspecteur, et lui explique qu'il ne croit pas que Voyl s'est suicidé. Il croit plutôt qu'il a été victime d'un kidnapping. Retournant à ses indices, Conson suit à la lettre le post-scriptum de Voyl et trouve au zoo un avocat qui fume. Il s'agit d'Hassan Ibn Abbou. Celui-ci veut l'aider dans l'affaire Anton Voyl. Ottaviani revenant dans le décor, Conson apprend qu'on en voudrait à un certain avocat marocain...

7 - Où l'on paraît vouloir du mal aux avocats marocains

   Dans une discussion avec Ottaviani, Amaury apprend que ce n'est pas à Hassan Ibn Abbou qu'on en voulait, mais bien à Hassan Ibn Barka. Entrant dans un bar, un peu plus tard, Ottaviani croise son patron qui lui apprend lui aussi qu'il croit que Voyl ne s'est pas suicidé et que l'affaire a l'air d'un kidnapping. Suivant encore le post-scriptum, les amis de Voyl se rendent aux courses pour y trouver le cheval Whisky Dix. Mais la bête, portant le numéro cinq, a fait forfait et a du abandonner la course. Ils se rendent donc chez Hassan Ibn Abbou, pour en savoir davantage sur l'affaire, mais celui-ci, avant de les recevoir, est sauvagement poignardé. On n'a aucune trace du meurtrier.

8 - Où l'on dira trois mots d'un tumulus où Trajan s'illustra

   Les funérailles d'Ibn Abbou ont lieu. Elles vont bon train jusqu'au moment où on découvre que le corps de l'avocat a disparu, subitement.

III - Douglas Haig Clifford

9 - Où un baryton naïf connaîtra un sort fulgurant

   On prend le train en direction d'Azincourt où l'on va retrouver Olga. Durant le trajet, on fait la connaissance d'Arthur Wilburg Savorgnan et d'Augustus B. Clifford. En débarquant à Azincourt, Clifford raconte aux nouveaux arrivants une partie de l'histoire de son fils, Douglas Haig Clifford.

10 - Qui, souhaitons-nous, plaira aux fanas pindarisants

   Lorsqu'ils ont retrouvé Olga, chacun fait le point sur ce qu'il sait à propos de l'affaire Anton Voyl.

11 - Dont la fin aura pour fonction d'amollir un Grand Manitou

   Alors qu'ils se préparent à manger, Augustus meurt subitement, ébahi par un certain zahir.

12 - Où un bijou ombilical suffit à l'anglicisation d'un Bâtard

   La Squaw, qui était là depuis l'arrivée des invités, dévoile ce qu'est un zahir, voyant que tous se questionnent à ce propos. Pour Augustus B. Clifford, il s'agissait du bijou qu'il trouva au cordon ombilical du nouveau-né qu'on lui présenta comme somme fils: Douglas Haig.

13 - Du pouvoir inouï qu'un choral d'Anton Dvorak paraît avoir sur un billard

   La Squaw entame le récit d'une partie de la vie d'Augustus: la mort d'Othon Lippman, l'éducation de son fils, l'émerveillement et l'attrait de Douglas Haig pour la musique.

14 - Où l'on va voir un cyprin faisant fi d'un halvah pourtant royal

   La squaw poursuit toujours son récit. Elle raconte qu'un jour Augustus a reçu une lettre de Voyl lui donnant des nouvelles de son fils qui avait quitté la maison. Il était, selon cette lettre, parvenu au sommet de son art, le chant. Un an plus tard, Voyl se présenta chez Augustus pour discuter et faire connaissance avec lui. Il lui apprit, à cette occasion, que son fils sait ce que son père lui a caché et que cette cachotterie est la source de sa damnation.

IV - Olga Mavrokhordatos

15 - Où, dissipant vingt ans d'archifaux faux-fuyants, l'on va savoir pourquoi coula l'imposant Titanic

   La Squaw poursuivant son discours, elle raconte comment Augustus a raconté à Voyl les déboires d'Augustin Mavrokhordatos et de son fils Albin. En tous les cas, Olga avait pour père le plus grand rival d'Augusrus.

16 - Qui fournit un appui probatif à la position du dollar

   La Squaw rapporte ce qu'Augustus raconta à Voyl à propos d'Albin forniquant avec Anastasia, une star de Hollywood de qui, s'il avait un enfant, serait le seul survivant Mavrokhordatos.

17 - Où l'on saura l'opinion qu'avait d'Hollywood Vladimir Ilitch

   La Squaw poursuit à rapporter les dires d'Augustus à propos de la naissance d'Olga et de la mort d'Albin, son père. Douglas Haig Clifford, ayant choisi de maudire son père et de prendre le parti d'Olga, ne savait pas que la damnation n'était pas sur sa famille, mais bien sur celle des Mavrokhordatos.

18 - Dont d'aucuns diront à coup sûr qu'il fournit maints apports capitaux

   La Squaw raconte comment Voyl s'appliqua à déchiffrer le katoun trouvé sur le bord du billard. Lorsqu'elle fait un retour en arrière pour parler de la mort de Douglas Haig, elle est interrompue par Olga qui lui révèle qu'Augustus, s'il n'avait pas bondi sur son fils lors de son faux bas, aurait évité sa mort.

19 - Du tracas qu'on court à vouloir un poisson farci

   Olga raconte alors sa liaison avec Anton Voyl. Lorsqu'elle termine son récit, tous ont l'idée d'aller nourrir Jonas, le poisson de Douglas. Quelle n'est pas leur surprise de le trouver mort. Savorgnan propose de le manger et l'idée est acceptée. Or, en l'ouvrant, on y trouve, quel hasard, le zahir d'Augustus. Olga, à ce moment précis, tombe à la renverse, se fend l'occiput et meurt.

20 - Qui, nonobstant l'inspiration du duo initial, n'aboutit qu'à un climat maladif

   Alors que les invité décidant tout de même de manger, Amaury Conson sort à l'extérieur pour fumer. Lorsqu'il décide de rentrer, il n'y a plus de lumière et il ne sent la présence de personne. La première idée qui lui vient à l'esprit, c'est qu'ils ont tous été empoisonnés. Il court alors à l'étage pour trouver quelque anti-poison.

V - Amaury Conson

21 - Qui, au sortir d'un raccourci succinct, nous dira la mort d'un individu dont on parla jadis

   Aloysius Swann et Ottavio Ottaviani arrivent à la maison Clifford où ils trouvent la Squaw qui leur fait le résumé des dernières découvertes. Puis, ils appellent Amaury et Savorgnan. Amaury ne répond pas. Swann suppose qu'il est mort, puisque son fils Yvon a été assassiné en jouant aux cartes. Il aura senti sa mort et se sera éteint à son tour.

22 - Où un us familial contraint un gamin imaginatif à finir son Gradus ad Parnassum par six assassinats

   Savorgnan raconte comment il annonça à Amaury qu'ils étaient frères, juste avant que celui-ci ne meurt.

23 - Du plus ou moins bon parti qu'un frangin s'angoissant tira un magot qu'un tambour lui laissait

   Entrant dans les détails, Savorgnan relate comment il a raconté à Conson qu'à leur naissance, ils étaient trois frères qui furent séparés, loi du clan obligeant. Le fils aîné fut tué par le clan, ce qui poussa le père à maudire les deux autres, lesquels il voulait voir morts. Le temps passa et Savorgnan, l'un des deux frères, se mit à chercher son frère, mais toujours en vain.

24 - Qui s'ouvrant sur un mari morfondu, finit par un frangin furibard

   Savorgnan, de son côté, eut six enfants qu'il décida de disperser, n'en gardant que deux avec lui, qu'il perdit par la suite. Les quatre autres devinrent Hassan Ibn Abbou, Olga Mavrokhordatos, Anton Voyl et Douglas Haig Clifford. Apprenant la mort d'Aignan, fils d'Amaury, Savorgnan voulut avertir son frère que la damnation pesait sur leurs progénitures. Mais il garda le silence, trouvant qu'il ne servait à rien d'attirer leur père en répandant la malédiction. C'est à ce moment du discours de Savorgnan qu'Amaury se précipite sur lui, tombant à mi-chemin dans le bassin à mazout.

VI - Arthur Wilburg Savorgnan

25 - Qui finit sur un blanc trop significatif

   Ottavio Ottaviani se présente comme l'un des deux fils perdus de Savorgnan: Ulrich. L'autre, Yorick, serait mort selon les dires de Swann. Swann déboussole Ottaviani en lui soumettant un texte qui ne comporte aucun A. Ahuri, mourant, Ottaviani constate qu'il n'y a, dans le texte, ni...

26 - Dont à coup sûr on avait auparavant compris qu'il finirait la narration

   Swann se révèle comme le bras droit du père vengeur. Il tue alors Savorgnan. La Squaw se joint à lui, tous deux heureux que cette histoire se termine enfin.

Commentaire

   La disparition est un tour de force majeure en littérature. Georges Perec, membre de l'Oulipo, y écrit avec la contrainte suivante: ne pas utiliser la lettre E. Déjà, c'est un défi qui demande la patience et beaucoup de travail. Mais Perec va plus loin encore: il se donne le mandat de constamment parler de ce E à travers les histoires des personnages et une grande partie des détails du roman. Encore plus, Perec écrit, à plusieurs reprises, qu'il écrit sur ce qu'il n'a pas le droit d'écrire. En fait, il ne s'est pas limité à un seul degré métatextuel, mais à deux. C'est surtout en cela que Perec a réussi un tour de force.
   Le livre est truffé d'indices, d'anecdotes, de pistes, de jeux, de citations, de pastiches et d'énigmes qui rendent La disparition si riche que son étude ne peut être qu'exhaustive et incomplète. Il est facile de s'y perdre, surtout si on a à en faire l'analyse. Le roman constitue à la fois une partie de plaisir pour le lecteur qui peut y voir les possibilités de la littérature à contrainte et un défi pour tout chercheur qui vise l'épuisement du texte.

Citations

   «Il y avait au mur un rayon d'acajou qui supportait vingt-six in-folios. Ou plutôt, il aurait dû y avoir vingt-six in-folios, mais il manquait, toujours, l'in-folio qui offrait (qui aurait dû offrir) sur son dos l'inscription "CINQ". Pourtant, tout avait l'air normal: il n'y avait pas d'indication qui signalât la disparition d'un in-folio (un carton, "a ghost" ainsi qu'on dit à la National Library); il paraissait n'y avoir aucun blanc, aucun trou vacant. Il y avait plus troublant: la disposition du total ignorait (ou pis: masquait, dissimulait) l'omission: il fallait la parcourir jusqu'au bout pour savoir, la soustraction aidant (vingt-cinq dos portant subscription du "UN" au "VINGT-SIX", soit vingt-six moins vingt-cinq font un), qu'il manquait un in-folio; il fallait un long calcul pour voir qu'il s'agissait du "CINQ".»

   «Mais, plus tard, quand nous aurons compris la loi qui guida la composition du discours, nous irons admirant qu'usant d'un corpus aussi amoindri, d'un vocabulariat aussi soumis à la scission, à l'omission, à l'imparfait, la scription ait pu s'accomplir jusqu'au bout.»

   «Puis, à la fin, nous saisirions pourquoi tout fut bâti à partir d'un carcan si dur, d'un canon si tyrannisant. Tout naquit d'un souhait fou, d'un souhait nul: assouvir jusqu'au bout la fascination du cri vain, sortir du parcours rassurant du mot trop subit, trop confiant, trop commun, n'offrir au signifiant qu'un goulot, qu'un boyau, qu'un chas, si aminci, si fin, si aigu qu'on y voit aussitôt sa justification.»

Bibliographie

PEREC, Georges, La disparition, Gallimard, L'imaginaire, Paris, 1969.